Dites-nous, docteur, quel est le rôle de la Pna dans la politique globale de santé ?
Ce qu'il faut d'abord retenir, c'est que la Pharmacie nationale d'approvisionnement (Pna) est la centrale d'achat des médicaments destinés au secteur public. Donc, en un mot, c'est le grossiste répartiteur du secteur public. C'est une structure qui existe depuis avant les indépendances, dans le cadre de l'Afrique occidentale française. C'est la France qui avait institué cette structure d'approvisionnement en Aof. Depuis 1954, cette structure existe. Comme son nom l'indique, sa mission principale est de rendre disponible et accessible, géographiquement et financièrement, les médicaments essentiels génériques. La mission dévolue à la Pna a comme pierre angulaire la politique nationale du médicament, centrée autour de l'initiative de Bamako.
Ce sont principalement des médicaments génériques, qui sont pourvus par la Pna et qui sont distribués sur l'ensemble du territoire, à travers les structures sanitaires publiques. Sa mission est à la fois difficile et exaltante, dans la mesure où le Sénégal n'a pas une autonomie en matière de production de médicaments, puisque 80 à 85% de nos besoins sont importés. Le tissu industriel local ne produit à peine que 15% des besoins en médicaments de la Pna.
Comme établissement public de santé, vous êtes soumis aux rigueurs des mécanismes de passation de marchés. On parle souvent de lenteur dans les procédures. Est-ce que cela ne plombe pas vos activités ?
La réforme hospitalière de 1998 a fait de la Pna un établissement public de santé à caractère non hospitalier. Notre statut d'Etablissement public de santé (Eps) ne nous facilite pas la tâche, pour la bonne raison que les procédures qui sont en vigueur, en matière de passation de marchés, pour les structures sanitaires publiques ne nous favorisent pas. Avec notre statut d'Eps, nous sommes assujettis au Code des marchés publics, donc à la loi qui réglemente les procédures de passation des marchés dans le secteur public. Depuis janvier 2008, le Sénégal dispose d'un nouveau code des marchés publics, auquel nous sommes assujettis. Nous avons saisi les nouvelles autorités de réglementation, notamment la Direction centrale des marchés et le comité de réglementation des marchés, en perspective de la préparation de notre prochain appel d'offres (nous en formulons tous les deux ans) Quand on fait de l'approvisionnement en médicaments, il y a beaucoup de paramètres, dont il faut tenir compte et ne pas loger le médicament à la même enseigne que les autres produits ordinaires. Récemment, quand nous avons saisi l'Agence de régulation des marchés publics (Armp), c'était pour leur faire part des difficultés qu'on aura à lancer notre appel d'offres, si l'on applique à la lettre certains articles qui sont contenus dans la Code des marchés publics.
Les lourdeurs administratives font que quelquefois en cas d'urgence, il peut y avoir des problèmes d'approvisionnement. Alors, qu'en est-il de l'état de vos stocks quand des épidémies comme le Choléra se présentent ?
Nous avons pu nous battre pour disposer de suffisamment de produits pour lutter contre le Choléra. Dieu merci, il n'y a jamais eu défaut de stock de médicaments, pour parer à une catastrophe comme le Choléra.
La commande de médicaments obéit, comme vous l'avez signalé, à des contraintes d'ordre administratif. A un moment donné, il était question pour la Pna de s'orienter vers la production. Où en êtes-vous avec ce projet ?
Je vous ai déjà parlé de notre statut d'établissement public, qui ne nous donne pas suffisamment de manœuvres par rapport aux procédures de passation de marchés et autres. Mais, par rapport à des perspectives de développement de notre entreprise, ce statut nous plombe un peu. Puisque, aujourd'hui, quand on fait nos états financiers, nos marges, aussi faibles soient-elles avec le volume de produits que nous faisons, deviennent quand même une manne. Cette manne financière, on ne peut pas l'utiliser autrement que par deux mécanismes prévus par les textes ; 90% des résultats sont logés dans la rubrique report à nouveau et les 10% restant sont destinés à la réserve légale. Vous voyez qu'il n'y a que 10% que nous pouvons déposer dans nos comptes, au niveau des banques. Or, nous considérons que notre argent qui dort à la banque constitue une perte. C'est pourquoi, nous souhaitons qu'avec nos nouveaux statuts, il nous soit possible de faire des investissements. Par exemple, si demain nous devenons une agence du médicament ou une société nationale avec des dispositions particulières prévues, on pourra aller dans le sens de produire des médicaments ou de prendre des actions dans des entreprises. Mais, dans la production, en dehors de l'aspect investissement qu'on pourra faire, on pourra sécuriser la disponibilité des médicaments. Les produits qu'on peut fabriquer sur place, on n'aura plus besoin de les importer. Il y aura alors une meilleure réponse à certaines pandémies, car il y aura une disponibilité permanente de certains produits. C'est en cela qu'il est intéressant d'aller vers la production de certains médicaments. En outre, nous sommes persuadés qu'en dehors de la Pna, il est possible de relever le tissu industriel en matière de médicaments. Vous voyez que dans les pays du Maghreb, il y a 10 à 15 ans, il n'y avait rien en matière de production industrielle de médicaments. Mais aujourd'hui, ils ont presque réglé la question de leur autonomie en matière de production de médicaments. L'exemple du Maroc et de la Tunisie est là, qui montre que ces pays importent une faible part de leurs besoins en médicaments.
Donc, vous avez dans vos préoccupations l'installation d'unité industrielle pour réduire les importations de médicaments ?
Nous l'avons comme objectif. Mais, le préalable c'est le changement de statut ; c'est la priorité. Aujourd'hui, nous avons évolué par rapport à ce changement de statut, parce que nous avons mené une étude. Le cabinet d'études retenu à ce titre a déjà déposé son rapport, il suffit que le conseil d'administration le valide et que l'atelier d'adoption soit organisé, pour qu'on puisse présenter le document au gouvernement, en vue du changement de statut. Une fois que ce dossier est accepté par le gouvernement, la Pna aura un statut autre que celui d'établissement public de santé. Et à partir de ce moment, on pourra voir avec d'autres partenaires comment aller dans la production de médicaments.
Mais, en attendant de produire, il y a que la porosité des frontières fait que le marché sénégalais est quelquefois envahi par des médicaments contrefaits. J'imagine que cela doit inquiéter la Pna.
Oui, vous parlez d'un problème extrêmement important, qui nous interpelle à deux niveaux. D'abord, en tant que scientifique, pharmacien, agent de la santé publique, la question des médicaments contrefaits nous inquiète. D'autre part, du point de vue économique, en tant que structure publique qui n'a pas pour vocation de faire des bénéfices. Mais surtout par rapport aux acteurs économiques qui s'investissent dans le domaine du médicament, notamment les industriels, les pharmaciens, ceux-là qui sont établis officiellement et qui s'approvisionnent dans les circuits officiels. Donc, du point de vue économique, c'est une interpellation ; parce que cela fait chuter les chiffres d'affaire dans ces structures. Donc, par rapport au premier niveau d'interpellation, c'est-à-dire en tant qu'agent de santé publique, c'est extrêmement grave que des produits dont on ne connaît pas l'origine, envahissent le marché. Vous ne pouvez pas imaginer les exigences qui vont avec la production d'un médicament. Quand on considère les conditions extraordinaires de salubrité, d'antisepsie et de rigueur scientifique qui entourent la fabrication d'un médicament dans les firmes, vous ne pouvez pas vous imaginer le danger qu'encourent les usagers des médicaments contrefaits. Je vous fais l'économie des méfaits de ces médicaments dans l'organisme humain.
Il reste que pour l'essentiel, ces médicaments contrefaits nous viennent généralement de la sous-région, d'où l'urgence qu'il y a d'accroître la surveillance au niveau de nos frontières.
Entre autres moyens de lutter contre les produits contrefaits, il y a le renforcement de l'accessibilité des médicaments aux populations. Qu'est ce qui est fait par la Pna, dans ce sens ?
Notre mission, comme je l'ai indiqué au début, c'est de rendre disponible et accessible - géographiquement et financièrement - les médicaments, de manière générale. Maintenant, l'accessibilité géographique suppose qu'on soit présent dans toutes les capitales régionales. Aujourd'hui, nous avons pu régler le maillage au niveau national et n'eut été la création des trois nouvelles régions administratives, on peut dire que, dans chaque capitale régionale, nous avons installé une pharmacie régionale d'approvisionnement. Il y en a 11 sur les 14 régions. De l'année 2000 à nos jours, on est passé de 4 pharmacies régionales à 11. Maintenant, l'accessibilité financière suppose que les médicaments soient acquis à des prix compétitifs. Nous ne mettons pas de marge importante sur ces produits, quand nous les revendons aux structures sanitaires. Nos marges sont très faibles, elles varient entre 0 et 13%. C'est avec cela que nous prenons en charge nos frais de fonctionnement, dont les rémunérations de 90% du personnel qui est contractuel. Quand je vous ai parlé d'accessibilité géographique, nous avons construit sur fonds propres nos pharmacies régionales d'approvisionnement. Vous voyez donc pourquoi on est obligé d'appliquer des marges pour permettre aux Sénégalais, conformément au souhait du chef de l'Etat, d'avoir un accès facile aux médicaments. De l'autre côté également, il s'agit de veiller à ce que les structures sanitaires qui achètent chez nous à des prix très bas, n'appliquent pas des marges importantes. C'est cela qu'il faut encourager, en matière d'accessibilité financière.
Les structures sanitaires restent souvent devoir de grosses sommes d'argent à la Pna. Qu'en est-il actuellement de leurs dettes vis-à-vis de la Pna ?
Depuis deux ans qu'on en parle, nous ne nous sommes pas contentés d'attendre que les structures sanitaires viennent nous payer. Pour recouvrer nos créances, nous avions mis en place un dispositif qui nous a permis, petit à petit, de rentrer dans nos fonds. Désormais, les commandes directes sont payées au comptant. Une autre stratégie a consisté pour les structures qui nous doivent de l'argent, à prélever 25% de leurs commandes, pour apurer leur dette. Par ce système, il y a des hôpitaux qui ont apuré totalement leur dette. Parmi les hôpitaux, Il y en a qui nous critiquent, mais c'est à tort, car c'est à partir de leurs versements que nous faisons de nouvelles commandes. Dans tous les cas, il faut reconnaître que sur la dette des structures sanitaires, les choses ont beaucoup évolué. Et c'est mieux pour tout le monde.
Moustapha SYLLA