Le chef de l'Etat, qui a récemment laissé poindre en privé son inquiétude sur les dérives du forum lancé le 2 novembre par le ministre de l'Immigration et de l'Identité nationale, Eric Besson, publie mardi une tribune dans Le Monde, pour défendre un "antidote au tribalisme et au communautarisme".
Peu disert sur le sujet depuis son discours offensif du 12 novembre empruntant au nationalisme de Maurice Barrès, Nicolas Sarkozy se voit désormais contraint de contenir une controverse qui déstabilise la majorité, à trois mois des élections régionales de mars 2010. Il s'appuie sur le "non" suisse aux minarets, qui a déplacé le débat français sur le terrain de l'Islam et de l'immigration, pour s'élever contre toute forme de discrimination, tout en plaidant pour un "Islam de France" s'incluant "sans heurt dans notre pacte social et notre pacte civique". Le président de la République défend la votation helvétique contre les critiques, synonymes selon lui de "mépris du peuple" mais s'élève contre l'"ostentation" religieuse. Un "recadrage" salué mardi par plusieurs parlementaires de la majorité, mais qui n'évite pas l'écueil - dénoncé jusqu'ici - d'un prisme réducteur dans un débat censé refléter l'ensemble des valeurs fondatrices de la société française d'aujourd'hui. En mettant en regard identité nationale et Islam, Nicolas Sarkozy prend le risque de conforter les critiques d'un nombre croissant de détracteurs dénonçant des amalgames électoralistes entre identité et immigration et une initiative aux accents "xénophobes".
"CATASTROPHE"
Même périlleuse, cette intervention présidentielle était nécessaire, estime un haut responsable de la majorité. "Il est temps que l'identité nationale devienne ce qu'elle est, un sujet présidentiel", souligne-t-il. "Ça ne peut pas être un thème ministériel". De fait, la méthode d'Eric Besson, en charge d'orchestrer l'une des promesses de campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, est de plus en plus critiquée à droite et jusqu'au sein de l'exécutif. "Il a monté ça comme un coup politique, c'est en train de lui revenir dans la figure, alors que c'est un vrai sujet", juge l'un de ses collègues, après les objections publiques des anciens Premiers ministres Alain Juppé et Jean-Pierre Raffarin. "Il fallait commencer par faire des colloques, faire venir des savants, parler d'Histoire pour donner un fond, avant de se tourner vers des discussions locales", estime-t-il. Des dérapages ont également été constatés sur le site internet consacré par le ministère au débat sur l'identité nationale, qui a été pris d'assaut par des internautes racistes. Les tables rondes organisées sous l'égide des préfets en France, feront l'objet d'une synthèse, début février 2010. L'Assemblée nationale se saisit du débat, ce mardi. "Je trouve cela tout à fait catastrophique et je pense que Sarkozy commence à penser la même chose, il voit le risque du dérapage", affirme ce ministre.
"100% POLITIQUE"
Pour cet autre membre du gouvernement, c'est, à regret, "un débat 100% politique". "Si la majorité veut œuvrer à une identité nationale rassembleuse et pas clivante, elle doit faire la guerre aux discriminations, en instaurant notamment le service civique", autre promesse du candidat Nicolas Sarkozy, ajoute-t-il. Un élu de la majorité rappelle que 72% des Français, selon un sondage Ifop du 29 novembre, estiment que le débat sur l'identité nationale répond à une stratégie pour les élections régionales de mars 2010, qui s'annoncent délicates pour l'UMP. Et des députés de la majorité redoutent à mots couverts que l'effet boomerang ne se limite pas à Eric Besson.
"L'écueil à éviter, c'est l'approche partisane. Si c'est ça qui se passe, on aura tout raté. Si c'est vraiment le cas, c'est gravissime de considérer le débat sur l'identité nationale comme antidote au Front national", explique un membre de la majorité. Un ministre acquiesce en termes plus crus : "Besson tire Sarkozy vers sa mauvaise part, le côté 'réac'. Ce n'est pas rendre service au président. Ça a réveillé le FN". Un autre se veut plus crûment pragmatique. "La droitisation du débat avant les régionales répond à une seule chose : les sondages donnent plus de 10% au FN", note-t-il.
Au lancement du débat, début novembre, Eric Besson expliquait en privé sa volonté de "garder la tête sous l'eau au FN", comme "une mesure de salubrité publique".
(Reuters)