Lettre ouverte à Collot Grand !




Almamy Matheuw Fal nous a quittés en prince dynamique : « par un infarctus du myocarde », arguait-il ; à toutes les fois que nos apartés – passionnants, passionnels et passionnés mais lucides – débouchaient sur la mort comme sujet et comme objet ; sur la mort qui, au vrai, n’est que la vie autrement prolongée. Toi, tu as choisi de ruser avec nous pour tirer ta révérence. Je ne t’en tiens aucune dent : cela est un geste d’aristocrate doublé d’un fait d’homme de foi. Tu as choisi de partir comme s’en vont des parents attentionnés, soucieux de ne surtout pas perturber les sommes et sommeils des mômes et de leur mère. Donc, tu es parti, grand, conscient que la fin, ostensible et toujours froide, claironnait en et autour de toi, de tes journées et de tes nuits, de tes sous-rires et rires, de tes blagues qui nous fichaient des rires fous et muaient en autant de raisons de te conforter en nos imaginaires. Tu es parti nous laissant mille et une images, et autant de sujets, de verbes et de compléments (directs ou indirects) qui, par réflexe, nous vont servir de viatiques et parchemins. A cet instant précis, en ma cervelle, réapparaît ton corps d’athlète et ta mise précieuse de footballeur qui faisaient se pâmer d’irrecensables signares et nymphes en l’Ile-Saint-Louis ; comme tes touchers de balle qui, plus de dix mille fois, me contraignirent et forcèrent, avec un plaisir inouï, à sécher les cours et l’enceinte alors concevable, quasi-sublime, du lycée Charles De Gaulle. C’était au siècle dernier, c’est vrai. Mais cela, en rien, ne ruine l’actualité des souvenirs que, de toi, je garde jalousement ; plus exalté qu’Alice en son pays.
C’est que tu es de ceux icelles-là dont on dit, à raison, qu’ils ont prédestination d’icônes, à défaut d’être – tout bonnement – des mages, des messies et mémoires aptes à transmettre, avec fidélité, ce que disent et la terre et les époques. Eh oui, grand, nous sommes légions et légions à avouer que tu es, un trésor public perpétuel. D’aucuns se limiteraient à affirmer que tu es un « trésor humain ». Ils n’auraient point tort et me concéderont, pour sûr, que tu étais, que tu es, à toi seul, une Assemblée constituante de la convivialité et de la fraternité, de la diversité des cultures et civilisations, mais surtout de cette urbanité (tiens, tiens… tu adorais ce vocable, hein ?) qui était le fait par lequel, en strates, tu installais les gens en ton incommensurable cœur. J’en connais qu’on ne saura plus jamais tout à fait consoler ; parce que tu meublais leurs solitudes et parce qu’en toi ils avaient l’antidote pour se garer de la neutralité poignante des jours. Pour d’autres, comme moi, tu étais comme un lieu où l’on vient pour se ressourcer ou tirer les bonnes cartes. Une aire de jeux, toi ? On peut aussi l’avouer et avouer que, tous, nous avions misé. Misé, mais tous perdu ! Surtout, maintenant que tu es parti avec la cagnotte !... Tu nous as tous eus, grand ! Et dans l’ordre et dans le désordre !... Ta famille génétique a, naturellement, perdu qui un père ou un oncle, qui un cousin ou un frère, qui un voisin ou un grand-père. Dans les familles, incomptables, de ton esprit, il est trop de veuves et autant d’orphelins qui, plus jamais, ne sècheront leurs larmes. Pire, ils éclateront en sanglots élastiques rien qu’au prononcé de ton nom. Ils te doivent au moins cela, pardieu ! Tu as été, ta vie durant, de leurs plus ardents avocats-défenseurs ! Tu étais le conseil ultime et l’émissaire, le plénipotentiaire et le commis-voyageant sans relâche pour des compromis positifs ou pour lénifier des plaies, pour dénaturer des causes perdues ou sauver des amitiés claudiquantes, pour refaire de Saint-Louis un lieu de passage obligé, un pôle de convergence d’intellectuels et lettrés normaux c’est-à-dire, un laboratoire d’idées en capacité de nous installer, réellement, dans la modernité et en émergence. Grand, je m’étais habitué à te voir et à te croire éternel dans ta joviale et contagieuse humanité ; désormais, tu vivras et survivras dans la perpétuelle fascination de la postérité, dans la sphère lumineuse des esprits suzerains qui impriment et imposent leurs identités à et dans l’Histoire. Pour nous, saint-louisiens, depuis plus de soixante ans, ton image et tes avis se mêlent à notre existence ; à ce qu’elle eut de plus excellent et/ou de plus admirable, aux péripéties intimes et aux péripéties publiques, à la longue série de gens et de générations que tu as charmées, consolées, couvertes de bonheur et d’honneur, de pitié ou d’indignation, éclairées et réchauffées du feu de ton cœur. Saint-Louis, tout entière, t’a pleuré : tu as chanté et propagé sa grandeur et ses merveilles ; tu t’es appesanti sur ses manques et petites misères. Les populations chérissaient et presque vénéraient ton nom et ta présence. Elles savaient, toutes, que tu les portais, sincèrement, en tes veines et viscères. C’est pour cela que nul n’a manqué à tes funérailles.
Tu as dit de Saint-Louis que « sa vocation c’est d’être un sanctuaire d’où l’homme en permanence se parera de lumières vivifiantes ». Notre mission, commune, sera – dorénavant – de convertir tes volontés en destin. Les « grandes conférences de « Saint-Louis » et la « Convention » renaîtront de leurs cendres : la ville n’a que trop d’enfants pour prendre ne charge ces deux questions essentielles. Et ce, d’autant qu’ils comprennent, toutes et tous, que c’est par les Idées et par le Tourisme que Saint-Louis assurera sa suprématie dans le pays et même dans le monde. « Ça, il ne faudra jamais l’oublier ni le prendre à la légère », me disais-tu en la terrasse de l’Hôtel de la Poste qui te servait de quartier général. J’en prends acte plus que jamais, grand ! Et je saisirais tout le monde à cet effet. Je ne citerai pas de noms car, alors, il faudrait quadriller la ville et alentours ; car il faudrait aussi investir les diasporas parce que trop de Saint-Louisiennes et Saint-Louisiens dorment et se réveillent hors de la Cité ; hein ? Eh oui, nous saisirons le Suprême Magistrat du Sénégal !... « Inévitablement », ajoutais-tu.
Et maintenant, grand, tu peux laisser choir ta tête, pleine et belle, dans le sommeil ultime. Vas-y, grand, vas-y !... rejoindre les sages et les saints, les walis et prophètes, assemblés et lotis pour l’éternité, à distance égale de l’embouchure que tu qualifiais de « septième porte de l’Eden ». Vas-y, grand, et dors bien tranquille ! Scrupuleusement, nous conserverons ta mémoire, comme les articles d’un pacte nouveau de fidélité à nous-mêmes et d’amour éperdu et fusionnel avec Saint-Louis du Sénégal.

Elie-Charles Moreau
Ecrivain-Editeur
Président de la Commission
Culture, Artisanat, Tourisme et Loisirs
du Conseil Economique et Social,
E-mail : leforumdespoetes@yahoo.fr

Mercredi 21 Juillet 2010
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