Le mythe dangereux de l’objectivité de la presse sénégalaise

Hier, sur les antennes d’une radio privée, un journaliste, croyant que son technicien a décroché et qu’il n’était plus en direct, disait ceci à propos du retour de Me Wade de ses vacances : « Il a retardé son voyage, tout simplement parce qu’il voulait fuir le mécontentement de la population face aux délestages. Décidément il n’ y a pas d’opposition au Sénégal, sinon Wade aurait quitté le pouvoir depuis ». Carrément renversant ... !.



Le mythe dangereux de l’objectivité de la presse sénégalaise
Le cas de ce journaliste piégé par le direct n’est pas isolé et en revendiquant le privilège quasi dogmatique d’une liberté absolue et même d’une indépendance totale à l’égard de toutes les forces politiques et syndicales, une partie de la presse sénégalaise se donne parfois, et sans vergogne, les moyens sournois d’abattre le travail de l’homme politique.

« Les mythes auxquels on croit ont tendance à devenir des vérités », a dit George Orwell ; et nous sommes autorisés par l’histoire et par notre propre expérience à penser qu’il s’est construit depuis quelques années au Sénégal un mythe dangereux de l’objectivité et de la perfection de l’avis du journaliste. Ce mythe est dangereux, car il n’y a pas meilleure façon de démolir l’esprit critique du citoyen face aux assauts potentiellement propagandistes ou partisans de quelques brebis galeuses disséminées ça et là dans la corporation.

L’une des grosses tares de la démocratie c’est ce triste et funeste parasitage que la presse est en mesure de faire sur le dos des politiciens et de la sphère politique en général. Le Pr Iba Der Thiam le disait dans une contribution célèbre publiée dans le journal Le Soleil : « Les adversaires de la démocratie sont un danger, qu’il faut avoir le courage de dénoncer, car ce sont eux qui, par leur irresponsabilité, créent toujours les conditions permettant à la dictature de s’établir et d’imposer sa chape infernale de violence, de confiscation des libertés, de chasse aux sorcières, de crimes impunis, de justice ligotée, de partis dissous, de syndicats écrasés, de sociétés civiles muselées, d’une presse mise au pas par la censure, la répression et l’endoctrinement permanent ».

L’éminent Professeur d’ajouter : « Au nom d’un suivisme mal digéré, mal étudié, mal compris, on fait l’éloge de l’impertinence, de l’insolence ; on verse dans la provocation, on insulte, on brocarde qui on veut, on désigne à la vindicte populaire des personnalités et leur famille, on tue leur honneur, leur sécurité, leur joie de vivre ; on les enferme dans des ghettos parce qu’on ne les aime pas, parce qu’ils n’ont pas d’argent pour payer, parce qu’ils refusent le chantage et le larbinisme ou parce qu’ils ne veulent pas mettre leur autorité et leurs relations au service d’un journalisme affairiste, qui tient en otage tout ce qu’un pays compte de fortunes et de célébrités, pour les rançonner avec un cynisme froid ».

Au lieu que la presse relate les faits de façon impartiale et dénuée de toute conviction politique, on a de plus en plus l’impression qu’elle s’adonne à des mises en scène sous formes de revues de la presse tellement théâtralisées qu’on a l’impression que la seule « information » qui vaille est celle qui traque et amplifie les « bêtises » de l’homme politique et, principalement du pouvoir en place. Les journalistes d’aujourd’hui sont nantis de tels pouvoirs de séduction et de manipulation qu’ils tombent inévitablement dans le piège consistant à s’ériger en censeurs et juges dont les sentences sont sans appel.

Le Président John F. Kennedy a dit avec raison que « très souvent, l’ennemi de la vérité n’est pas le mensonge, délibéré, manigancé et malhonnête, mais le mythe – persistant, convaincant et irréel.. » : nous pensons que c’est ce mythe que représente aujourd’hui la presse dans notre pays et dans beaucoup d’autres. La présomption de neutralité dont elle jouit l’amène à toute sorte de travestissement de la réalité par une emprise quasi mystique qu’elle exerce sur les esprits. L’impérialisme et le terrorisme médiatiques à l’œuvre dans notre pays depuis l’alternance politique de 2000 sont le pire ennemi de la vérité, de la démocratie et du développement. Des hommes politiques et des citoyens sont tétanisés parce que simplement l’action corrosive de la presse ne leur permet plus de s’exprimer en toute confiance et en toute liberté.

La presse est redoutée, vénérée, surestimée et même idolâtrée sous quelques unes de ses expressions et c’est là un excès qui, loin d’être utile à la démocratie, lui est fatale. Après avoir longtemps été dominés et abusés par les politiques, les citoyens se retrouvent aujourd’hui dans l’inconfortable position d’être les appendices des humeurs et autres procédés diaboliques de manipulations propres à la presse. La surenchère verbale qui caractérise la démocratie sénégalaise est révélatrice d’un malaise qu’on ne peut pas mettre exclusivement sous le compte des acteurs politiques. La façon dont la conscience citoyenne est modelée par le traitement de l’information, les allures parfois catastrophistes d’une certaine presse, le lynchage médiatique dont certains hommes politiques sont victimes, sont autant de causes de malaise.

Pape Sadio THIAM

Jeudi 10 Septembre 2009
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