« La sélection nationale est injuste, elle n’est pas cohérente»

Lamine Gadiaga, ancien entraîneur des Niayes de Pikine :

* « Ni Daf, ni Bayal Sall n’ont leur place en équipe nationale »
* « L’équipe nationale n’a pas de projet de jeu »
* « La DTN fait trop rarement de bilan technique »



« La sélection nationale est injuste, elle n’est pas cohérente»
Il est connu pour son franc-parler. Lamine Gadiaga n’a pas dérogé à la règle. A moins d’un moins d’un mois du démarrage de la prochaine Can, l’ancien entraîneur des Niayes de Pikine, de l’époque glorieuse, n’a pas eu peur de ramer à contre courant. Parce que simplement, il a jugé nécessaire de tirer la sonnette d’alarme. Pour éviter un réveil brutal au Sénégal du football au lendemain du prochain rendez-vous du Gabon et de la Guinée Equatoriale. Des choix inexpliqués et injustifiés de Bayal Sall, indésirable même sur le banc de St Etienne, Lamine Gadiaga en parle. Et avec tout le respect qu’il dit vouer à Oumar Daf, l’ancien directeur du stade Alassane Djigo Pikine trouve que sa sélection fait entorse aux critères sportifs. De ce que doit être le rôle de la Direction technique nationale, du manque du projet de jeu des lions, coach Lamine dénonce. Sans détours, ni langue de bois. Entretien.

Quel regard portez-vous sur le football sénégalais depuis l’avènement du professionnalisme ?

Je ne suis pas très déçu. Déjà il y a trois ans, J’estimais que le fait d’opter pour le football professionnel était quelque peu prématuré. Je pense qu’on s’est précipité pour entrer dans l’ère du professionnalisme. Alors le résultat est là, on est en train de danser le tango : un pas en avant, deux pas à côté. On avait un championnat assez long qui pouvait être très compétitif, on le ramène à des proportions courtes. Cela ne m’étonne pas. Le contexte ne s’y prêtait déjà pas, mais ils ont voulu se dépêcher, car sortant du traumatisme des dernières coupes d’Afrique et ils voulaient faire quelque chose de nouveau. Maintenant qu’ils ont le pied à l’étrier, il faut les encourager, mais je serais assez étonné que cela débouche sur un football local fort. D’ailleurs nos représentants sont régulièrement éliminés en coupe d’Afrique des clubs par la Gambie, la Guinée. Dans la forme, on est professionnels mais dans le fonds on ne l’est pas. Il faut donc revoir le fond. Il faut jeter les bases et ne pas se presser. Pour que dans 4 ou 5 ans on ait un football compétitif. Avant, les équipes sénégalaises s’entraînaient comme des professionnels. Elles avaient un temps d’entrainement normal. Les joueurs étaient rémunérés, c’était l’amateurisme marron mais rien n’a changé (il se répète). Sur le plan de la qualité du jeu, rien, absolument rien, n’a pointé à l’horizon. Notre football est encore une fois à la traîne.

Mais, il y a maintenant de la qualité dans le jeu au niveau du championnat…

La qualité du jeu laisse à désirer. Le footballeur sénégalais, en général, ne maîtrise pas les rudiments du football. Les rudiments c’est le contact, c’est le rapport individu - ballon. Au sommet de la pyramide de notre football local, tu vois des garçons qui n’arrivent pas à contrôler, qui n’arrivent pas à jouer en mouvement. Et cela est dû au manque de formation. On ne naît pas footballeur, on le devient. Diambars est en train de montrer la voie. Les Sénégalais de Diambars, quand ils jouent au football, tu comprends que celui qui a créé cette structure a compris que le football s’apprend. Cela s’apprend avec des moyens. Donc la fédération et même l’Etat doivent s’inspirer de l’exemple du centre Diambars, pour en ériger d’autres comme cela un peu partout à travers le pays. Encore une fois, le football s’apprend. Ce sont des rapports entre l’individu et le ballon. Avant de savoir jouer au football, il faut savoir jouer au ballon, c’est une nuance importante.

Comment avez-vous vécu la qualification des Lions ?

Comme tous les Sénégalais j’ai applaudi cette qualification, qui n’était pas évidente au départ, vu la composition des poules. Mais je dis que ces sont des directions techniques étrangères qui ont formaté nos joueurs sénégalais qui sont là-bas à l’extérieur et qui ont qualifié le Sénégal. Il ne faut pas que notre direction technique s’approprie cela. Ce sont des gamins sénégalais qui vivent en Europe et ont grandi en Europe, qui ont qualifié cette équipe. Encore une fois, ce n’est pas le génie sénégalais qui a qualifié cette équipe sénégalaise. J’en reviens à la formation sénégalaise locale. On doit pouvoir - le Diambars l’a démontré - former des jeunes sénégalais qui, arrivés sur le marché européen, peuvent être compétitifs comme Idrissa Gana Guèye et tant d’autres. Donc, la formation est une nécessité incontournable (il se répète), cela suppose que les gamins doivent être mis dans les conditions de performance idoines pour être compétitifs quelques années plus tard. On ne crache pas sur le fait qu’on soit qualifié, on applaudit, mais il y a du chemin à faire. J’entends souvent Amara Traoré dire que nous sommes sur la reconstruction, je suis désolé on ne construit pas par le sommet. Quand on reconstruit, c’est à la base. L’équipe nationale c’est le sommet de la pyramide. 95% des jeunes qui sont en équipe nationale n’ont pas été formés au Sénégal. Donc, il ne faut pas qu’on s’approprie le travail des autres. Les joueurs sont bien. Depuis 1986, on n’a pas un groupe aussi compétitif et talentueux que celui-là. Reste à savoir comment en tirer une véritable équipe, car entre un groupe et une équipe il y a un fossé.

Donc même si on gagne la Coupe, on ne doit pas s’en réjouir ?

Tout le monde serait content si le Sénégal gagnait la Coupe d’Afrique mais il ne faudrait pas que cela soit l’arbre qui cache la forêt. Il faut avoir de l’humilité. Notre direction technique doit jeter des bases de travail pour que lors des prochaines coupes d’Afrique, les 60% de joueurs qui qualifieraient l’équipe soient issus de nos centres de formation. Les centres commencent à naître. Il y a un contenu dans ces centres. Que fait la direction technique nationale pour améliorer le jeu du footballeur sénégalais ? Je donne l’exemple des Navétanes qui sont véritablement un boulet pour notre football. Le Navétanes empêche l’éclosion de nos talents. En quoi faisant ? Les gamins sont dans des petites écoles de football. Ils arrivent à l’équipe du quartier en âge de jouer le Navétanes. Ils sont stoppés par des gens qui ont déjà dépassé l’âge cadet. Ces derniers qui sont formés dans les écoles de football, sont obligés de se mettre à côté en attendant leur tour. Quand celui-ci vient, ils seront déjà âgés. Et voilà, c’est l’éternellement recommencement. On ne peut pas former un joueur à partir des compétitions. Il faudrait donc revoir le Navétanes qui a tout de même le mérite d’être partout au Sénégal. Il faut revoir le contenu, la façon dont on joue au Sénégal. Tu vois les équipes pro jouer c’est la même chose que le Navétanes. Les structures de bases sont bafouées. C’est le résultat immédiat qui est là. La direction technique nationale ne doit pas être frileuse. Il faut appeler les dirigeants du Navétanes autour d’une table et discuter. Ce sont des Sénégalais comme vous et moi.

Donc la DTN ne joue pas son rôle ?

La direction technique nationale fait rarement des bilans techniques ou, quand elle en fait un, elle fait appel à leurs petits copains, des gens qui cirent leurs bottes. Il y a du népotisme. Ce sont des gens qui travaillent sur la formation. Une direction technique nationale doit jeter les bases de la réussite, en diagnostiquant ce qui ne va pas au sommet de notre football local et en le répercutant à la base. Ils le savent, ce sont des gens compétents. Je me demande pourquoi ils ne l’ont pas fait. Peut- être que la structure manque de moyens. Il faut que tous les Sénégalais épris de football soient invités autour d’une table et qu’on arrête de nous dire que tel monsieur est sorti d’une telle école, il a tel diplôme. Il y a des gens qui ont une formation empirique, qui savent ce qu’est le football, qui ont plusieurs fois encadré des jeunes. Ces gens-là ont voix au chapitre. L’autre jour, j’ai entendu le coach de l’équipe nationale fustiger les réactions de Moussa Ndaw et Lamine Mboup. Ce sont des garçons qui ont le droit de pointer du doigt ce qui ne va pas dans notre football. On doit les associer. Ce sont des gens issus du football. Ils ont beaucoup d’expérience et si le hasard les avait désignés, ils auraient valablement pu être à la place d’Amara Traoré.

La DTN a procédé, le mois passé, au bilan des éliminatoires de la Can. Avez-vous été convié ?

Non, je suis rarement convié à des rencontres de ce genre. Pourquoi faire un bilan de l’équipe nationale ? La DTN doit faire un bilan général du football local, mais pas de l’équipe nationale. Ensuite, il faut voir qui était là-bas, qui y a été convoqué. Ce sont des gens qui ont, généralement, de bons rapports avec les membres de la direction technique, à qui on avait - paraît-il - demandé de parler en un certain sens. Beaucoup de gens avaient leur place là-bas. Ils n’ont pas été conviés. J’ai entendu certains anciens grands footballeurs qui sont des icônes de notre football national, comme Yatma ou encore Yérim, fustiger le fait qu’on ait critiqué Amara Traoré. Mais, toute action humaine est critiquable que cela soit en sport ou dans la vie. Les gens ne critiquent pas pour gâcher leur travail, ils le font pour avancer les choses. On ne peut pas prétendre tout connaître. C’est bien de faire un bilan mais il faut faire le bilan du football local pendant un an. Qui est ce qui s’est passé pendant un an, il y a combien de clubs au Sénégal, pourquoi y a-t-il plus de clubs ici et pas là-bas ? Le problème des infrastructures… C’est cela, le bilan réel. Mais le bilan de l’équipe nationale, c’est facile de faire le bilan d’une équipe nationale qui a gagné je ne sais pas combien de matchs, un bilan qui est positif.

Encore que le contenu du jeu de l’équipe nationale n’a pas été observé de très prés. Les gens ont parlé des fonds de gestion, des victoires, de combinaisons mathématiques. Ce n’est pas cela un bilan. Un bilan permet de savoir comment cela et pourquoi notre équipe nationale n’a pas de projet de jeu. Pourquoi nous avons joué avec deux éléments au milieu pendant longtemps ? Pourquoi, Pourquoi… De fils en aiguille, on trouverait véritablement des choses. En 2002 avant qu’on ne parte à la Coupe du monde, on avait des problèmes réels dans l’axe central de notre équipe. Il a fallu que des gens comme Mawade Wade s’époumonent pour critiquer notre façon de jouer. A l’époque, notre capitaine jouait dans l’axe de la défense et après la critique de certains, dont Mawade Wade, l’entraîneur a compris que cette critique était positive. Il a amené Pape Malick Diop dans l’axe, il a déplacé Aliou Cissé et cela a donné ce que cela a donné.

Donc, vous pensez que les Lions n’ont toujours pas un projet de jeu ?

Non, jusqu’à présent cette équipe n’a pas de projet de jeu. Quand vous voyez l’équipe nationale contre le Maroc, vous comprenez beaucoup de choses. Contre le Maroc, nous avons joué contre une équipe huilée, homogène, qui nous a baladés. Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est un match amical, les matchs amicaux n’existent plus. Contre une équipe camerounaise vieillissante, très mal préparée, le Sénégal a failli perdre le match à Dakar et passer à côté de la victoire. Au Cameroun, n’eut été le gardien qui avait une baraka extraordinaire, on aurait pris trois ou quatre buts, dans la valise. L’équipe n’a pas tenu le ballon. Si dans un match de football on ne voit que le gardien, c’est un gardien qui a la baraka. Et cela ne se voit pas tous les jours. Il n’y a pas de projet de jeu, on ne comprend rien. Amara parle de beauté de jeu, moi je parle d’homogénéité. L’équipe joue d’une manière disparate, chacun joue sur sa valeur réelle. Une équipe de football c’est un puzzle, ce n’est pas l’assemblage de talents qui fait une équipe. C’est l’ensemble des talents complémentaires. Dans notre équipe, Amara a eu un jour le toupet de nous mettre quatre attaquants de pointe et deux milieux. Tout le monde sait que dans les Navétanes, on ne joue plus avec deux milieux. Ensuite, le football en ligne c’est fini ; maintenant, c’est des problèmes de bloc. C’est le temps de la reconversion mentale. Regardez le Barça jouer. D’autres équipes préfèrent prendre le ballon dans le dernier tiers, mais ce n’est pas constructif. On laisse le jeu à l’équipe c’est 6 personnes qui s’occupent des trucs défensifs. Il faut un bloc défensif, il faut de la complémentarité, c’est cela qui forge le mental. Cela ne m’étonnerait pas que les populations soient très déçues, je ne le souhaite pas, lors de cette Can. Ce qui me fait peur, c’est l’amalgame, l’assemblage inapproprié des talents…

Donc, vous pensez que cette sélection ne peut pas nous valoir des satisfactions ?

Cette sélection est injuste, c’est cela le mot ! Elle n’est pas cohérente ! Amara n’a pas été cohérent. Par exemple, je ne peux pas comprendre qu’on prenne un garçon comme Omar Daf pour qui tout le monde a du respect. Daf n’est actuellement pas compétitif, je suis désolé, il a été blessé pendant longtemps. Il vient tout juste de recommencer à jouer ; et puis, il n’a pas 20 ans, Omar Daf. Tout le monde sait qu’on peut récupérer très vite à 20 ans, mais qu’après 30, on récupère difficilement. Bayal Sall, c’est un cas, un mec qui n’arrive pas à avoir sa place à Saint-Etienne qui n’est pas la meilleure équipe du championnat de France. L’entraîneur de Saint-Etienne préfère payer sans le faire jouer. A côté, il prend des garçons de 18 à 20 ans qui sont performants et on l’amène en équipe nationale. Il faut des gens compétitifs en équipe nationale, que je sache. Or ni Bayal, ni Omar Daf, ne sont compétitifs. Et que l’on ne vienne pas me dire que c’est pour le moral des troupes ! L’entraîneur, un de ses rôles principaux est de garantir le moral du groupe. Et puis, on n’a pas Ferdinand Coly par hasard là-bas, il s’occupe bien de ce rôle, déjà ! Il ne faut pas qu’Amara Traoré nous fasse du népotisme. En 2002, il était parti avec le groupe pour quoi faire ? On nous disait que c’était l’homme des vestiaires, ce sont des histoires ! Quand tu n’as pas ta place en équipe nationale, tu ne dois pas être dans le groupe. Daf et Bayal n’ont pas leur place en équipe nationale.

Propos recueillis par Thierno Assane Bâ

Lundi 2 Janvier 2012
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