Le débat sur l’interdiction de la mendicité sur la voie publique continue de susciter des réactions. C’est dans ce contexte que nous avons interrogé l’islamologue, Khadim Mbacké, pour avoir des éclairages par rapport à la position de la religion musulmane sur la question. Et selon ce dernier, l’Islam n’encourage pas la mendicité. Aussi, trouve-t-il la décision de l’Etat « pertinente ». Seulement, il reste convaincu que des mesures d’accompagnement devront être prises par l’Etat pour amener les mendiants à se retirer de la rue. Tout comme il estime que les chefs religieux, qui brassent des milliards de francs Cfa, devraient apporter leur contribution à la lutte contre la pauvreté.
Dans cet entretien qu’il nous a accordé, le chercheur à l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan) est également revenu sur l’actualité politique marquée, particulièrement, par le débat sur l’irrecevabilité de la candidature de Me Wade. Un débat qu’il juge inutile, tout en soulignant que l’opposition est en train de passer à côté de son combat.
Le Messager : L’Etat a récemment interdit la mendicité dans la rue. En tant qu’islamologue, quel regard portez-vous sur cette mesure ?
Khadim Mbacké : Cette décision est pertinente, dans la mesure où beaucoup de personnes qui se livrent à la mendicité dans les rues de Dakar ont d’autres possibilités. Parmi ces mendiants, il y a beaucoup de gens qui sont absolument capables de gagner leur vie autrement. Cependant, il faut souligner qu’il y a des gens qui, pour le moment, sont obligés de mendier, notamment les vieillards, les handicapés. Bref, des gens qui ne sont pas en mesure de travailler. Pour ces derniers, évidemment, il est difficile de leur appliquer cette décision. Aussi, il faudrait, dans ce cas spécifique, prendre des mesures d’accompagnement pour les aider à se passer de la mendicité. On l’a fait ailleurs, dans d’autres pays. On associe des structures religieuses qui sont créées, pour favoriser l’entre-aide et la solidarité, pour aider les personnes nécessiteuses qui ne sont pas aptes à travailler. Par ailleurs, je pense qu’on aurait dû attendre la fin du mois de ramadan pour annoncer la mesure. Puisque ce que l’on constate, c’est que pendant le mois de ramadan, dans beaucoup de pays, les gouvernements organisent la solidarité en faveur des personnes démunies, en leur offrant toutes sortes de denrées et en organisant des repas collectifs. Le gouvernement aurait dû procéder ainsi. Et saisir l’occasion du moment de ces offrandes pour dire qu’à partir de maintenant, l’Etat va faire tout ce qu’il pourra en faveur des nécessiteux, mais qu’on ne tolèrera plus la mendicité dans les rues.
Justement, le ministre en charge des questions religieuses, Bamba Ndiaye, propose la mise en place de structures chargées de collecter et de redistribuer les dons aux nécessiteux
Je pense que c’est une bonne proposition. Il faut savoir que la Oummah islamique, à travers des organisations bien connues comme la Zakat house, attend du Sénégal la création de telles structures. On s’est rendu compte que dans la plupart des pays musulmans, il y a, quelque part, une direction ou une agence qui s’occupe de la zakat et du waqf. Mais, au Sénégal qui est un pays fondateur de l’Oci (Organisation pour la conférence islamique), on constate qu’il n’existe pas de telles structures. Pourtant, chaque fois qu’il y a des rencontres à Dakar sur la zakat et le waqf, on demande au Sénégal de créer quelque chose pour s’occuper de cela. Aussi, je pense que si le ministre chargé des questions religieuses estime qu’il faut le faire, on doit le prendre au mot. Je sais qu’il y a déjà une entité, qui regroupe des gens de l’Institut islamique et du ministère des Finances et qui est chargée de mettre sur pied cette structure. Mais, depuis 2 006, je ne vois pas de résultat. Donc, je pense que le ministre pourrait se mettre en contact avec ces gens pour voir comment accélérer le processus, puisque la Oummah attend que l’on mette sur pied une grande structure nationale chargée de la collecte et de la redistribution de la zakat et aussi chargée du waqf. C’est vraiment une demande que notre pays doit réaliser.
Quelle est la position de l’Islam sur la mendicité ?
Il faut dire que l’Islam insiste beaucoup sur la charité. Il dit clairement que vous ne pouvez pas être de bons musulmans si vous ne menez pas une action en faveur des personnes démunies. C’est une exigence fondamentale de l’Islam que d’aider les autres. Mais, cela ne veut pas dire que les nécessiteux peuvent venir solliciter les autres. L’action de charité doit être une action discrète. Le musulman est chargé d’identifier des gens qui sont dans le besoin, dans son entourage, dans son quartier, parmi ses parents ; et leur donner ce qu’il a à leur donner et cela, le plus discrètement possible. C’est le donneur qui doit aller vers les mendiants et non le contraire. Il est erroné de penser que les personnes qui donnent de la charité ont besoin de mendiants. Ce n’est pas le fait de recommander la charité qui alimente la mendicité. Moi qui vous parle, je donne de la charité. Mais, je n’attends pas que les mendiants viennent me voir. D’ailleurs, je ne donne rien du tout aux mendiants qui sont dans la rue. Mais, je connais parmi mes parents et dans mon quartier, des gens qui sont pauvres. Et c’est à ces derniers que je donne ce que j’ai à donner. Il m’arrive aussi de donner à l’imam, qui est toujours sollicité par des gens qui ne sont pas des mendiants mais des gens respectables, comme vous et moi, qui se trouvent dans des difficultés. Tous ces gens-là peuvent recevoir de la charité. Cependant, il ne faut pas encourager la mendicité. Je dois ajouter qu’en Islam, il y a ce que l’on appelle la quête et qui est différent de la mendicité. Cette quête est autorisée. Mais, il faut qu’elle soit adressée à l’Etat, à l’autorité publique ou religieuse. Et c’est dans trois cas seulement. Dans le cas où quelqu’un est très pauvre et se trouve dans l’incapacité de travailler, dans le cas d’un sinistre. Par exemple, un commerçant qui, un jour, voit son commerce partir en fumée dans un incendie, il lui est permis d’adresser des demandes d’aide à l’Etat, aux autorités religieuses et à toutes personnes capables de l’aider. Et le troisième cas, c’est celui d’une réconciliation. Quand un différend oppose des gens d’une même communauté et que la situation risque de dégénérer, il est permis au chef de ladite communauté, d’adresser une demande aux autorités ou à des bienfaiteurs, pour avoir les moyens d’étouffer ces conflits qui risquent d’être incontrôlables.
C’est donc dans ces trois cas qu’il est permis de demander de l’aide. On ne parle même pas de mendicité, mais d’aide. Il faudrait, par ailleurs, souligner que nous sommes dans un pays qui est dominé par des confréries. Presque 90 % des Sénégalais appartiennent à des confréries. Et les chefs de ces confréries reçoivent beaucoup d’argent. On parle de milliards, maintenant. Je ne comprends pas pourquoi une partie de cet argent qu’ils perçoivent ne peut pas être utilisé au profit des pauvres. C’était une tradition qui a malheureusement disparu. Avant, la maison du chef suprême de la communauté, de la confrérie, était ouverte à tout le monde. Les gens qui étaient pauvres venaient toujours manger chez le khalife. Et cela, pour les trois repas quotidiens. Il faudrait, quand même, qu’ils organisent la solidarité confrérique de manière à réduire la pauvreté. Je le dis parce que, souvent, des gens me disent qu’ils viennent me voir parce que je suis plus accessible. Je leur réplique en leur disant que ‘’quand vous avez quelque chose à donner, vous ne venez pas à moi’’. Quand un talibé à son « hadiya » à donner, il va vers son marabout. Donc, s’il a un besoin, il doit aller vers ce même marabout. La solidarité doit exister entre musulmans, particulièrement pour quelqu’un qui reçoit beaucoup de dons. Il est de son devoir de restituer une partie de ces dons aux membres de la communauté qui sont pauvres.
Vous parliez de confrérie. On constate, justement, qu’il y a les « baye Fall » qui mendient au nom de leurs marabouts et qui agressent, pratiquement, les gens dans la rue
Je pense que ces gens-là sont de faux « baye Fall ». Aujourd’hui, tous les « rastamen » se disent « baye Fall ». Or, ils ne le sont pas. Les authentiques « baye Fall » sont généralement très dévoués à leur marabout. Ils restent auprès de lui. Ils sont dans les champs et restent toujours au service du marabout. Ce qui fait qu’ils n’ont pas le temps de parcourir les rues pour mendier. Ces gens que je vois dans la rue ne sont pas de vrais « baye Fall ». C’est tout juste des « rastamen » ou des gens qui aiment cet accoutrement et qui, désœuvrés, se livrent à la mendicité. Vrais ou faux, « baye Fall », une chose reste sûre : la mendicité n’est pas permise. Ni aux « baye Fall » ni aux autres. Mais, il faut trouver une solution globale, surtout pour ce qui concerne les enfants. Parce que ce qui gêne le plus, ce sont les enfants, âgés de 7 à 16 ans, que l’on trouve partout dans les rues. Pour ces derniers, il faudrait les inciter à aller au niveau des centres de réinsertion sociale.
Certains maîtres coraniques menacent de libérer des talibés, sous prétexte que sans la mendicité, ils ne pourront pas les faire vivre
Il ne faut pas confondre les choses. Les gens qui se disent talibés et qui mendient à Dakar et dans les grandes villes, je ne pense pas qu’ils soient tous des talibés. Ce sont, généralement, des gens qui sont exploités par quelqu’un, quelque part. Ce sont des enfants de la rue. Par contre, il y a les vrais talibés qui mendient parfois. Ce je trouve tout à fait normal puisque le marabout, tout comme l’enseignant, est chargé de donner un enseignement et non de nourrir celui qu’il enseigne. Quand vous envoyez votre enfant à l’école, vous lui donnez de l’argent pour qu’il puisse, à midi, chercher quelque chose à manger. Vous ne lui dites pas d’aller voir le maître à midi, pour qu’il lui donne de quoi acheter à manger. Il y a une tradition selon laquelle les marabouts recevaient l’aide des parents et avec cette aide, ils donnaient à manger aux talibés. Et pendant la saison des pluies, ils faisaient travailler les talibés comme ils faisaient travailler leurs propres enfants. Dans ce cas, ils avaient l’obligation de les prendre en charge. Et c’est lorsque ce dont le marabout disposait n’était pas suffisant pour assurer la nourriture des talibés que ces derniers allaient mendier dans le quartier. Mais, les choses ont changé. Il y a, aujourd’hui, les internats. Les parents des enfants inscrits dans un dahra paient et c’est avec cet argent que le marabout nourrit les enfants. Là, ils n’ont plus besoin de mendier. Et ces dahras se développent. Il y en a de plus en plus. Je pense qu’il y en a même à un nombre suffisant. Ce qui fait que les mendiants n’ont plus d’excuse. L’Etat pourrait créer des centres de formation professionnelle et retirer les enfants de la rue, pour les placer dans ces centres ou les retirer et les faire parrainer par d’autres, qui vont les inscrire dans les dahras à internat. C’est dire qu’il y a plusieurs solutions possibles. Maintenant, au-delà de cela, il y a la pauvreté qui fait qu’il y a plusieurs formes de mendicité. Les gens sont tout le temps envahis dans leurs maisons.
Vous parlez de lutter contre la pauvreté pour éradiquer la mendicité. Mais, il faut des moyens conséquents pour y arriver
Effectivement ! Mais, je pense que dans le cadre de cette lutte contre la pauvreté, l’Etat ne devrait pas être seul. Les pays riches, particulièrement les partenaires internationaux qui font pression sur le Sénégal, doivent injecter plus de moyens dans le combat que l’on mène contre la pauvreté. Il ne suffit pas de désapprouver cette apparence des gens qui sont toujours dans la rue. Il faut aussi donner suffisamment de moyens pour combattre le phénomène. Quitte à contrôler l’utilisation des moyens. Parce que, parfois, on demande une aide au nom d’une cause pour, ensuite, détourner l’argent.
Pour en revenir à la mendicité des enfants, quelle est la responsabilité des parents ?
Pour les enfants que je vois à Dakar, je me demande franchement si leurs parents sont là. Certains d’entre eux n’ont pas de parents. D’autres sont issus de parents pauvres qui vivent très loin d’ici et qui, faisant confiance à un marabout, lui laissent leur enfant. En fait, ils se déchargent sur les marabouts, faute de moyens pour entretenir leur progéniture.
On note que la plupart des mendiants viennent de pays limitrophes. Ce qui fait craindre, à certains, des
incidences entre ces pays et le Sénégal
Il y a une tradition de migration au niveau de l’Afrique de l’ouest, qui est millénaire et qui s’inscrit dans notre culture. Nos parents ont toujours migré. Si vous prenez l’exemple des familles religieuses, aucune d’entre elles n’est originaire de la région où elle habite actuellement. Les « Sy », les « Mbacké », les « Sylla », tous ces gens là sont soit du Fouta, soit des pays mandingues, du Mali. Et maintenant que nous parlons d’intégration africaine, il est difficile d’éviter ces conséquences négatives. Si nous disons qu’il faut favoriser la libre circulation des personnes et des biens, les personnes circulent y compris les pauvres. Par ailleurs, je dois dire que je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que la majorité des mendiants nous viennent des pays limitrophes. C’est vrai qu’une partie des mendiants est d’origine étrangère ; mais, il ne faut pas exagérer le pourcentage des étrangers parmi les mendiants. Nous avons beaucoup de mendiants qui sont des Sénégalais. A mon avis, compte tenu du fait que nous sommes à l’ère de l’intégration, il faut agir au niveau de chaque pays, en renforçant la lutte contre la pauvreté, en récupérant les gens qui sont capables de recevoir une formation et de travailler, en aidant les gens qui sont incapables de travailler. Si cela est fait au niveau de chaque pays de la sous région, les mendiants ne seront plus obligés de passer d’un pays à l’autre. En attendant, ils se dirigent vers les endroits où il y a plus de richesses et plus de compassion envers les personnes nécessiteuses.
Est-ce à dire que vous êtes contre l’arrestation des mendiants récalcitrants ?
Absolument ! Je pense que ce n’est pas réaliste. C’est un problème qui ne date pas d’aujourd’hui. Depuis l’époque coloniale, on en parle. On a organisé un nombre incalculable de colloques et de conférences sur le sujet. Et je pense que l’utilisation de la force ne mènera à rien. Si vous arrêtez tous les mendiants, où est-ce que vous allez les placer ? Il n’y a pas assez de prisons pour les accueillir tous. De plus, il faudra les maintenir en vie en leur assurant les trois repas de la journée. Cela risque de créer des dépenses non budgétisées et insupportables pour l’Etat. Aussi, je pense qu’il faut essayer de les convaincre de se retirer de certains endroits et de se limiter, dans un premier temps, à des endroits où il y a une ambiance favorable. On parle de mosquées, mais on peut aussi étendre cela aux lieux où l’on organise des conférences. Il faudra leur faire comprendre qu’il y a nécessité de réduire la mendicité. Et, avec le temps, on arrivera à trouver des moyens de substitution qui donnent plus d’arguments. Lorsqu’on développera une aide, on pourra, à ce moment-là, demander aux mendiants de se retirer de la rue.
Parlons un peu de politique. L’opposition qui se focalise sur la candidature de Wade n’est-elle pas en train de passer à côté de son combat ?
Absolument ! Tous ceux qui se focalisent sur cette question font fausse route. Ce n’est pas la préoccupation essentielle des Sénégalais. Aujourd’hui, il y a des questions plus urgentes. Les gens sont préoccupés par leur survie, la vie est devenue chère. Je pense qu’il faut discuter autour de cela, c'est-à-dire comment faire pour rendre la vie moins difficile pour les populations. Tout le monde doit essayer d’apporter une réponse à cette question. La politique, ce n’est pas seulement critiquer pour le simple plaisir de critiquer ceux qui détiennent le pouvoir. C’est également proposer des solutions pratiques que les gens peuvent exploiter immédiatement. Par exemple, si un parti politique arrivait à trouver une solution définitive au problème des inondations, il est clair qu’il gagnerait en termes de crédibilité électorale. Donc, toute formation politique qui aurait l’intelligence de proposer aux Sénégalais des choses qui leur permettent de vivre plus facilement, recevra le plus grand nombre de vote aux prochaines élections. La recherche de solutions fait aussi partie de la politique.
Propos recueillis par Thiané NDIAYE