Le Messager : Compte tenu des potentialités énergétiques dont regorge le Sénégal. Quel rôle pourrait-il jouer dans un partenariat énergétique, entre l’Europe et l’Afrique.
Professeur Beye -Le Sénégal vient de se doter d’une nouvelle lettre de politique du secteur de l’énergie, articulée autour de la division du domaine en trois entités :
i) production, ii) transport et iii) distribution.
La libéralisation du secteur, un des aspects de la réforme, devrait être mise a profit pour favoriser un partenariat public-privé (Ppp) afin de non seulement, donner accès à l’Afrique à une énergie propre, suffisante et à bas coût, mais également assurer la fourniture énergétique sécurisée de nos partenaires européens.
Le Messager : Dans le cadre du projet de partenariat énergétique, initié par l’Allemagne, pensez-vous que notre pays soit techniquement et géopolitiquement habilité à y jouer un rôle pilote?
Professeur Beye -Le Sénégal, comme je viens de le dire tantôt, est un partenaire stratégique de premier choix pour un certain nombre de raisons que je cite :
1. Le Sénégal dispose d’un important gisement solaire sur toute l’étendue de son territoire,
2. Le Nord du Sénégal notamment constitue un espace capable d’accueillir le type de centrale solaire thermique à concentrateur,
3. Le Sénégal dispose d’une expertise (ouvriers, techniciens, ingénieurs, chercheurs, etc.) et de centre de formation approprié, conditions préalables pour garantir un partenariat gagnant-gagnant (utilisation de la main d’œuvre locale pour des gains de compétitivité),
Le Messager : Il semble que le thème de la conférence ci-dessus évoquée était intitulé: «le Sénégal: Exemple et pierre angulaire sur la carte Desertec ». En observant cette carte, on note effectivement que le réseau de Desertec arrive jusqu'à notre pays. Quelle place pourrait-on maintenant donner aux réseaux déjà existants, tels que les barrages de Diama et de Manantali?
Professeur Beye -Le fait que le Sénégal soit une pièce maitresse sur la carte Desertec dans le Sud du Sahara n’est en aucune façon en antagonisme ou en contradiction avec les centrales et réseaux électriques existant.
Mettons de côté le barrage de Diama, qui est essentiellement un barrage anti-sel. La mise en valeur du fleuve Sénégal, à travers la réalisation du barrage régulateur de Manantali, assure une production énergétique moyenne d’environ 807 Gwh, grâce à une centrale électrique d’une puissance installée de 200 Mw (5 groupes de 40 MW chacun). Le Sénégal dispose d’une puissance de 60Mw livrée par Manantali au réseau national par la Société Nationale d’Electricité (Senelec).
La place de choix occupée par les réseaux de barrages est justifiée par réussite des volets environnement (sols, hydrogéologie, climatologie, etc.), irrigation (aménagement de fermes agricoles dans la vallée), navigation, télécommunication (insertion dans le câblage de lignes de fibre optique pour interconnexion des réseaux), etc.. Aussi, la mise en œuvre d’un ensemble de barrages et microcentrales, devraient être poursuivie de manière concomitante, pour contribuer au développement socio-économique local par l’émergence de nouveaux secteurs d’activités de développement durable (pisciculture, extraction d’huiles essentielles, valorisation de la production sylvo-agro-pastorale, etc.) et de lutte contre la pauvreté notamment des personnes vulnérables.
Le Messager : Quel rôle pourrait jouer le gouvernement du Sénégal dans la lutte contre les deux phénomènes que sont:la raréfaction de l’énergie et la désertification? Ne serait-il pas plus judicieux de lier les deux phénomènes et d’en faire un seul combat?
Professeur Beye -Le réchauffement climatique est le résultat de la pollution de l’atmosphère par les pluies acides et l’augmentation des gaz à effet de serre (CO2, SO2 et de NOx) provenant en grande partie des centrales thermiques à combustibles fossiles bien connues pour leur nuisance de l’environnement, mais également pour leur grande consommation d’eau, denrée plus que précieuse de nos jours et sous nos cieux sahéliens.
-Je crois qu’il faut aller plus loin que le lien entre raréfaction de l’énergie et désertification, tout d’abord parce l’énergie n’est pas rare et que la désertification n’est pas inéluctable ni irréversible. Ce qu’il faut considérer de nos jours, c’est une gestion rigoureuse des ressources pour un développement durable respectant l’environnement. Nous venons de voir tantôt que le Soleil fournit plus d’énergie que de besoin, donc il n’y a pas rareté de l’énergie.
Il est également de notoriété qu’il y’a assez d’eau et que c’est son utilisation rationnelle qui pose encore problème. Une énergie appropriée permet d’extraire suffisamment d’eau du sous-sol ou de la mer et une bonne utilisation de l’eau, notamment avec les techniques d’irrigation goutte-à-goutte de l’agriculture moderne autorise sa préservation. Ne dit-on pas que quand il y’a l’eau et le soleil, il y’a la vie !
Le Messager : Professeur, certains estiment que la culture des biocarburants constituerait une menace à la sécurité alimentaire, parce qu’elle privilégierait la culture du biodiesel au détriment des cultures vivrières. Peut-on savoir votre opinion sur cette controverse?
Professeur Beye -S’agissant des biocarburants, qui appartiennent aussi à la famille des combustibles fossiles donc polluant l’environnement, il faudrait garder à l’esprit leur apparition comme combustible au Brésil qui est un pays riche en biomasse. Il faut aussi noter que ces biocarburants étaient utilisés, comme leurs noms l’indiquent, comme carburant pour des véhicules de transport. Aussi, son utilisation dans le contexte brésilien, ne posait pas de menace pour les cultures vivrières. Enfin, pourquoi utiliser le soleil, l’eau et beaucoup de main d’œuvre ou d’énergie de machine agricole pour fabriquer des biocarburants pour produire de l’énergie si on peut directement concentrer le soleil et produire de la vapeur d’eau dans des chaudières pour actionner des turbines et produire avec des alternateurs de l’électricité propre ?
Le Messager : Peut-on savoir où vous en êtes avec le projet de partenariat allemand ? Votre collègue, le professeur Youm déclarait récemment à travers nos colonnes que rien n’est encore acquis? Un engagement au plus haut sommet serait-il nécessaire pour le démarrage d’un tel projet?
Professeur Beye -Nos partenaires européens, notamment allemands sont prêts à travailler de concert avec nous pour mettre en place la première centrale pilote au Sénégal. Cette centrale devrait contribuer à la fourniture de l’électricité solaire au Sénégal, ensuite à la sous-région et poser des bases solides pour de plus grosses centrales pour la fourniture de l’Europe.
Le Messager : Nous avons également appris que la prochaine conférence sur le partenariat énergétique (sepa 10) se tiendrait à Dakar. Pouvez-vous confirmer cette assertion?
Professeur Beye -Effectivement, nos collègues allemands ont donné leur accord de principe pour la tenue à Dakar au Sénégal de la prochaine conférence annuelle de Giessen de la Sepa dans le courant de l’année 2010. A cet effet, nous attendons l’engagement des plus hautes autorités du Sénégal que nous comptons solliciter bientôt.
Le Messager : Quel appel aimeriez-vous lancer en direction des décideurs politiques, des bailleurs de fonds et surtout de l’Etat ?
Professeur Beye -Les énergies renouvelables semblent être la source d’énergie de choix, parce que diversifiée, inépuisable et non polluante. Aussi, nous lançons un vibrant appel en direction des pouvoirs publics du Sénégal et de la sous-région afin qu’ils soutiennent l’utilisation des sources d’énergies renouvelables :
1. Les microcentrales hydroélectriques à l’échelle des collectivités locales,
2. Les systèmes photovoltaïques, pour l’éclairage domestique et celle des rues et/ou les éoliennes pour le secteur rural,
3. L’énergie solaire thermique à miroir concentrateur cylindro-parabolique pour la fourniture de grosse demande d’électricité
4. Les sources d’énergie marémotrice (mouvement des marées), hydrolienne (courants sous-marins), maréthermique (résultant des différences de température entre la surface et la profondeur de la mer ou de l’océan), avec un bonus pour la lutte contre l’érosion côtière.
5. Les piles à combustible d’hydrogène déjà très appréciées, notamment pour le transport public, du fait de leur propreté et de la multiplicité possible des sources de production d'hydrogène à partir de la biomasse.
C’est, dans nos pays, la seule voie de salut pour l’accès pour tous à une énergie propre et à bas coût, préalable d’un développement durable.
Entretien réalisé par M. Bamba NDIAYE