Qu'est ce qui vous a inspiré pour porter le nom de Marre-A-Bout ?
Mom vrai nom, c'est El Hadji Amadou Diop ; mais mon nom d'artiste, c'est Marr-a -Bout. Je me suis dit que ce que je fais, c'est du rap, qui est une musique de dénonciation. Je me suis dit qu'en tant qu'artiste, à chaque fois qu'on dénonce, c'est parce qu'on a marre de quelque chose, d'une situation donnée. J'ai donc considéré le fait d'en avoir marre comme symbole. J'essaie d'être le symbole de cette révolution-là. A chaque fois que quelqu'un prononce mon nom, il doit avoir à l'idée la dénonciation pour des lendemains meilleurs.
Parce que vous pensez qu'on n'est pas dans le meilleur des mondes ?
Effectivement, c'est ce que j'ai constaté. Et je me suis dit, moi aussi, qu'en tant qu'artiste, mon premier devoir est de faire en sorte que les choses ne dégénèrent pas. La population est en train de vivre des difficultés; c'est ce que tout le monde constate. A notre niveau, il faut qu'on se positionne en intermédiaire, afin que ces populations sachent qu'il y en a qui se préoccupent de leur sort.
Et vous pensez que votre message atteint sa cible ?
Effectivement, nous le pensons. Parce qu'en guise d'illustration, récemment, nous avions été invités par une télévision et au cours de l'émission, une autorité de la présidence nous a remarqués dans les évènements où il est question de rap. Ce mandataire était chargé de recenser toutes les informations qui touchaient directement ou indirectement le président de la République. A charge alors, pour lui, d'en informer celui-ci. Dans le rap, comme généralement ce sont des gens qui dénoncent, nous pensons à juste tire que cette personne est en train d'informer le président de la République dans ce sens.
Donc pour vous, la société n'est pas ce qu'elle devrait être et votre arme, c'est - à travers votre musique - de dénoncer les imperfections de la société ?
Le premier constat que je fais est que, quand on gère un pays, il faut d'abord s'occuper des priorités. L'exemple que je vais vous donner, c'est qu'en 2002, à l'occasion de mon premier album, j'avais dénoncé le fait de construire une piscine olympique. Je m'étais dit qu'à la place de la piscine olympique, on aurait dû construire des échangeurs, des routes et apporter des solutions aux problèmes du transport. Par ailleurs, je considère que les populations vivent des difficultés sur le plan social ; les salaires ne couvrent pas les besoins, du fait de la tension sur les denrées de première nécessité. Il est important, aujourd'hui, que l'Etat s'occupe de ces choses-là. Je n'oublie pas les inondations, qui posent beaucoup de problèmes aux populations, notamment de la banlieue. En général, le secteur social est un domaine prioritaire par rapport à la politique de l'Etat.
Généralement, vos messages sont adressés aux autorités. Pensez-vous que ces dernières soient seules responsables des manquements dans notre société ?
Je pense que les responsabilités sont partagées. Je suis d'avis que ce ne sont pas les autorités qui vont amener toutes les solutions. Mais, elles doivent au moins poser les premières pierres. Ce que je n'ai jamais accepté, c'est qu'à chaque fois que les populations se soulèvent, qu'il y ait certains qui cassent les biens appartenant à autrui. Cela est insensé et nous ramène à l'étape zéro. De la même manière, à chaque fois que l'Etat pose des jalons qui vont dans le bon sens, les populations l'encouragent. Il faut, également, que les populations aient des idées, mettent en place des projets et aillent vers les systèmes de financement mis en place par les autorités. Nous devons agir ensemble, mais c'est l'Etat qui doit mettre en place un bon dispositif qui permette aux populations de mieux s'exprimer et de faire éclore leurs potentialités.
Le Sénégal est un pays où les populations sont fondamentalement religieuses. Quand vous vous faites appeler marabout, disons Marr-à-bout, est ce que vous ne les heurtez pas ?
Ce nom, je l'ai pris et ça a un double sens. Je dois dire que c'est fait exprès. A priori, quand vous entendez le mot, vous pensez au marabout, c'est vrai. Mais quand vous émettez un message, quand vous dénoncez les tares de la société, quand vous prodiguez des conseils, vous êtes dans les habits d'un marabout. Nous nous sommes dits qu'on est arrivé à une période où certains marabouts ne s'occupent plus des problèmes des populations. Et là, nous nous positionnons, comme un citoyen qui porte ce nom pour véhiculer les messages.
Au niveau de vos productions, vous en êtes à combien d'albums ?
Actuellement, on est en train de préparer notre troisième album. Le premier est sorti en 2002 et s'intitulait « Droit au But ». Le deuxième, sorti en 2004, s'intitulait « La plainte ». Le troisième sera intitulé « Rap Musique divine »…
Pourquoi avoir choisi ces intitulés ?
Vous savez, quand on sort un album, c'est conçu à l'image de la société. Pour le premier album sorti en 2002, nous avions constaté que les messages qui atteignaient mieux leurs cibles étaient ceux-là qui étaient les plus directs. Il fallait adopter un style direct pour mieux atteindre notre cible. Et cela avait bien porté ses fruits. L'album « La Plainte », sorti en 2004, est ainsi libellé parce qu'à l'époque, les populations avaient tendance à s'exiler, pensant que les solutions à leurs problèmes ne pouvaient sortir que par là. Il y avait même des Sénégalais qui faisaient tout pour avoir une nationalité européenne ou américaine, pensant que les solutions pouvaient venir de là. Nous dénoncions ce fait, que nous assimilions à une autre forme de colonisation. Les gens s'adonnaient à cette forme de colonisation sans s'en rendre compte. Quelle que soit la situation, nous considérons que les solutions ne peuvent provenir que de nous mêmes. S'agissant du troisième album, intitulé « RAP Musique divine », il faut comprendre le jeu de mots suivant : Rendre l'Ame Propre par la musique divine. Et là, nous sommes partis du principe que la musique peut agir sous deux formes : soit la musique pervertit, soit elle purifie l'âme. La musique qui purifie l'âme aide la personne à voir beaucoup plus clair dans sa vie. Et il est temps que cette forme de musique puisse prendre sa véritable place.
Il est de coutume, chez les artistes, de faire une tournée pour vulgariser leurs albums. Est-ce que cela a été fait avec vos deux premiers albums ?
Pour le premier album, j'avais fait pratiquement tous les départements. Pour le second, cela n'a pas été le cas. Mais, pour le prochain album, nous allons nous atteler à faire une tournée nationale.
Au niveau des ventes, comment cela s'est présenté globalement, Est-ce que vous vous frottez les mains ?
Il faut dire que pour le premier album, c'est un producteur qui avait acheté tout le produit. On a eu la meilleure vente, à l'époque. Le deuxième album a été une co-production. Mais, pour le troisième, il s'agira d'une auto-production.
Marre-A-Bout a-t-il une manière particulière de voir les hommes politiques ?
Je considère qu'on peut faire la politique et rester crédible et noble. Mais aujourd'hui, je me rends compte que les hommes politiques dignes, crédibles, se font rares. Je me dis tout le temps que pour gérer les populations, on n'a pas besoin de se chamailler. Si les uns et les autres ont pour seule ambition de développer notre pays, alors ils doivent trouver un terrain d'entente. Mais, dès l'instant que les politiciens se querellent, il y a des intérêts personnels qui sont en jeu. Et c'est là où c'est dangereux.
Que pensez-vous des manières d'agir de nos hommes politiques ?
Il faut être très malhonnête pour dire que rien ne va au Sénégal. Mais, il y a beaucoup de choses à faire.
Chez vous les rappeurs, il me semble qu'il y a beaucoup de problèmes. Il y en a qui font du Under Ground, d'autres du Rap-Malax… Comment vous vous retrouvez dans tout ça.
Moi, je n'ai pas pour habitude de dénoncer les gens qui font des styles de musique X ou Y. Ce que je fais, moi, c'est du Rap, qui est une musique de dénonciation. Je le prends pour un moyen de véhiculer certains messages. Pour les autres artistes qui font autre chose, je me limite à dire que c'est leur choix, ils sont libres. Moi, je suis un rappeur Under Ground, c'est-à-dire engagé.
Moustapha SYLLA